Les communications sous surveillance, du Cabinet noir à Echelon

Les systèmes de communication ont beaucoup évolué au fil du temps. Or saviez-vous que les messages secrets ont eux aussi une histoire ? Déjà, à l’époque de l’Égypte ancienne et au VIème siècle avant JC, émergeaient des messages cryptés, tels que la méthode de chiffrement Atbash, utilisée pour masquer les références aux noms mentionnés dans la Bible. Parmi les plus célèbres cryptographies, on peut aussi citer celle du « 666 » le nombre de la bête, dans l’Apocalypse de Jean (paragraphe 13, verset 18), représentée avec les trois lettres grecques χ (chi) = 600, ξ (csi) = 60 et ϝ (digamma) ou ϛ (stigmatisation) = 6. Ce code secret de communication aurait servi à désigner l’empereur Néron et ses persécutions envers les chrétiens. Au fur et à mesure, de nouvelles formes de codes sont apparues puis les nouvelles technologies ont largement contribué à amplifier leur complexité. Retour sur l’ancêtre de Big Brother !

Caricature de 1815 dénonçant le Cabinet noir, Bodleian Libraries.

L’origine de Big Brother, de Louis XI au cardinal de Richelieu

La nécessité pour les gouvernements de contenir les complots n’a rien de nouveau, particulièrement en France où, très tôt, a été mis en place un système de surveillance de la correspondance et des communications cryptographiques. Après avoir créé le premier service postal à cheval pour transporter les messages des chevaliers et ambassadeurs, Louis XI adopte l’édit sur la poste en 1464 afin de contrôler les correspondances et d’éviter les manœuvres de contre-information à l’encontre du Roi.

Une réelle vigilance générale s’opère avec la création des Postes Royales au XVIIe siècle, sous Henri IV, pour centraliser tous les courriers du Royaume. C’est à partir de là que le Cabinet noir fait son apparition, dont le Cardinal de Richelieu est l’une des figures les plus fascinantes. Sous le règne de Louis XIII, fermement résolu à exploiter le Cabinet noir, il fait appel à des agents spécialisés dans le décryptage des messages codés, comme le mathématicien Rossignol. Fort de l’amélioration des tables de chiffrement, le « Cabinet du secret des postes » a ainsi lutté contre les huguenots, notamment en 1628 lors du siège de La Rochelle qui opposait les Catholiques aux Protestants.

Après Richelieu puis Mazarin, le Cardinal Dubois reprend la tête du Cabinet noir. Sous le règne de Louis XV, il institue officiellement l’interception et l’ouverture de courriers suspects, en ordonnant la nomination d’un directeur de poste et d’une équipe de 22 membres. Leur mission : effectuer la nuit des copies de toutes les communications à rapporter au Roi.

A contrario, Louis XVI a plutôt privilégié le respect de la vie privée, en faisant abolir la lecture de la correspondance d’autrui par son ministre Turgot en 1775. Mais, dans l’intérêt de l’État, son nouveau Conseil des ministres restaure le Cabinet noir. Au début du XXème siècle, cependant, toutes les communications suspectées sont remises à leur destinataire avec un cachet mentionnant « ouvert par l’autorité de la justice » et le sceau d’un juge d’instruction.

Le Cabinet noir à Londres

Paris n’est pas une exception. Londres a également éprouvé la nécessité d’instaurer un Cabinet noir. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le contrôle des communications par correspondance était déjà très actif. Si bien que le siège de la Black Chambre de Londres est transféré à Station Bletchley Park Mansion X, siège stratégique où sont déchiffrés les codes de plusieurs pays de l’Axe. Pendant la Première Guerre Mondiale, le Ministère de l’Information (MOI) était principalement engagé dans des campagnes d’ampleur basées sur la communication et le marketing. Il est de nouveau en activité à partir de 1939 et traite de la censure et de la transmission d’informations vis-à-vis de la société pendant la guerre. D’importants investissements sont alors réalisés à l’époque, à l’exemple de la célèbre campagne « Keep Calm and Carry On » (devenue un mème sur les réseaux sociaux) qui aurait coûté environ 4 millions de livres sterling, malgré sa faible utilisation. Le Cabinet noir de Londres a officiellement été supprimé à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’affiche « Keep Calm and Carry On » créée par le Ministère de l’Information (MOI) à l’été 1939

Du Cabinet noir à Echelon

L’évolution des technologies a accéléré la collecte de communications avec le développement du Signal Intelligence (ou SIGINT). La base Echelon, qui donne son nom au réseau d’interceptions éponyme, a renouvelé le concept de Big Brother en s’appuyant sur cette technologie liée aux signaux électromagnétiques. Bien que son nom soit français, ce réseau a été créé par cinq nations anglophones, à savoir les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Chaque pays signataire, à l’exclusion du Canada, possède un domaine de compétence dédié à la cartographie des communications d’une partie du globe. Dès la fin des années 1970, la National Security Agency (NSA) a mis en orbite une constellation de satellites espions appelés Vortex, visant à intercepter les télécommunications micro-ondes. Depuis, de nouveaux usages numériques ont fait leur apparition et des nouveaux systèmes d’écoute s’y sont adaptés, à l’exemple des programmes PRISM ou XKeyscore de la NSA, mis au grand jour par des lanceurs d’alerte comme Edward Snowden.

En conclusion

Le système de communication codée a profondément changé depuis l’époque de Louis XI et du Cardinal de Richelieu. Bien que l’utilisation des nouvelles technologies soit utile à la sécurité internationale, la liberté individuelle est plus que jamais revendiquée comme un fondement inviolable. D’ailleurs, de nombreux consommateurs voient d’un œil inquiet le traitement et l’utilisation des données personnelles. Les acteurs étatiques n’ont aujourd’hui plus le monopole de la surveillance des individus. Au tour des GAFA, avec l’assentiment plus ou moins conscient de leurs utilisateurs.

Marco Pizzorno

Journaliste, écrivain et enseignant

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