La sémiologie, indispensable à la communication !

Comment jouer avec les mots, quels en sont les sens, les signifiants, les acceptions, les connotations ? L’intention de l’émetteur d’un message est-elle invariablement celle que le récepteur percevra ? Vous savez bien que non ! Alors, pour communiquer de façon pertinente, penchons-nous sur les rouages cérébraux qui permettent à deux entités d’accéder à une compréhension, idéalement commune, en tout cas « optimisée » 🤓

🚀 Nous avons eu le plaisir d’accueillir le temps d’un atelier du Club We Are COM une experte en la matière : Elodie Mielczareck, sémiologue passionnée et passionnante. Spécialiste du langage et du “body language”, elle conseille et forme les dirigeants d’entreprise et accompagne les stratégies de communication : audit sémiologique, planning stratégique, définition des valeurs de marque. Elle intervient aussi sur les plateaux TV pour apporter un décryptage sémiologique de l’actualité. Ne passons pas à côté de ce savoir magistral dans cet épisode #1.

Vous voulez savoir comment mettre en pratique la sémiologie ? Découvrez l’épisode #2 pour des conseils au top. Allez, place à la magie ! 🔮

Bonjour Élodie ! Tout d’abord, pensez-vous que communiquer résulte d’un processus humain fluide ? 

Nous sommes bien trop souvent enfermés dans cette idée que la communication est innée et fluide. Effectivement, nous en maîtrisons les codes depuis notre plus jeune âge. Et ce, bien avant d’avoir l’usage de notre langue maternelle, puisque la communication est loin de n’être que verbale. 

Cependant, lorsque nous creusons, cette question s’avère bien plus complexe. Il nous faut commencer par outrepasser un certain nombre de mythes… 

Il existe un fantasme universel : penser la communication comme une évidence. Beaucoup la considère comme fluide et directe. Or, communiquer est plus aléatoire que l’on pense. Nous ne sommes pas des télépathes: imaginer une communication sans « accident » ni « rupture de sens » est donc une utopie. Rassurons-nous : la richesse de la langue provient justement de cette profondeur entre la pensée et les mots. 

Ambiguïtés, contre-sens, et effets de sens ratés sont légion dans la communication, pour le plus grand plaisir des sémiologues ! L’intérêt de l’analyse sémiologique réside dans le regard aigu qu’elle porte sur « les marges »  de la communication : tout ce qui se passe dans les brèches et dans les coins. A l’inverse du communicant qui traite davantage de ce qui se passe sur la scène, le sémiologue met le projecteur sur les coulisses. 

Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous voulez entendre, ce que vous entendez vraiment, ce que vous croyez en comprendre, ce que vous voulez comprendre, et ce que vous comprenez, il y a au moins neuf possibilités de ne pas se comprendre

Bernard Weber

Le célèbre auteur évoque neuf possibilités d’aboutir à une déviance sémantique. On peut même en trouver davantage. C’est en cela que j’aime parler de la « magie » présente dans le processus de compréhension. La magie de la communication, c’est croire qu’on se comprend toujours, et y arriver, d’une certaine façon. 

De manière plus concrète, nous devons faire face à des zones de brouillages entre un message émis et un message reçu. Le sens visé est celui encodé par l’émetteur, le sens reçu est celui arrivé à destination après le décodage du récepteur. Encodage et décodage constituent ces zones de brouillage. Le sémiologue s’intéresse, quant à lui, au sens réel émis (qui ne sera ni celui du départ, ni celui de l’arrivée). 

En sémiologie, nous nous attachons avant tout aux valeurs réelles émises, c’est-à-dire à la phase intermédiaire de compréhension. Les intentions de l’émetteur et la psychologie du récepteur sont d’abord mises de côté. Notre discipline se situe en quelque sorte à la marge de la communication, dans les interstices où peuvent s’opérer toutes sortes d’accidents d’interprétation. En effet, le sémiologue s’intéresse davantage aux signes et aux effets produits, qu’aux volontés et desideratade l’émetteur. 

En période de crise, cette « magie de la communication » opère-t-elle toujours ? 

Ne nous y trompons pas : communiquer ne dépend pas uniquement des mots écrits, lus ou entendus. La magie précédemment évoquée, n’est pas liée à la langue du dictionnaire, mais à une profonde et puissante alchimie qui s’opère entre les locuteurs. Car une communication « efficace » aligne la pertinence entre le dit et le non-dit, le présent et l’absent, le matériel et le conceptuel… Et cet alignement est « magique », dans le sens non explicable dans sa totalité

Comment vous et moi on se comprend ? Pas uniquement parce que nous partageons une langue et une culture commune. Loin de là… On se comprend parce que l’on a accès à des intentions réciproques. Autrement dit, une grande part de la communication est déterminée par le contexte et ses pratiques, mais surtout par une compréhension de tout ce qui est implicite, présupposé et non-dit. Tout ce qui est immatériel et au-delà du signe fait partie de la communication. 

D’ailleurs la pandémie COVID est là pour nous le rappeler : informer n’est pas communiquer. La digitalisation de nos échanges nous montre bien que la transmission d’information ne « suffit pas »  à faire communauté. A titre d’exemple, l’expérience de Kruger&Co (2005) démontre que le caractère « sarcastique » d’un mail est identifié environ une fois sur deux seulement (56%). C’est très peu ! 

Le digital est très efficient pour faire passer de la data (information), beaucoup moins pour faire passer des intentions et des émotions (communication). Les dimensions de la communication sont multiples, et ne passent pas toutes par les canaux digitaux.  En voici les principales conséquences :

  • > Globalement, le paraverbal lié à la voix (intonation, débit, pause, etc.) est plutôt bien retranscrit quand la technique le permet.
  • > L’infraverbal lié à des changements physiologiques (dilatation des pupilles, rougissements, phéromones, etc.), et qui nous renseigne – inconsciemment – sur l’état de la relation, est complètement absent. 
  • > Le kinésique, associé aux mouvements du corps et expressions du visage, est plutôt présent lorsque vos interlocuteurs branchent leur caméra. Seul hic, nous échangeons avec des hommes et des femmes « troncs » car seule la partie supérieure du corps est visible. 

C’est donc tout un pan de la communication qui nous échappe. On pourrait même se demander si nous n’expérimentons pas, à notre insu, certaines pathologies comme la prosopagnosie (difficulté à reconnaître les visages), l’alexythimie (difficulté à nommer les émotions), la phobie sociale (l’autre est un porteur de virus que je dois éviter), ou encore l’anesthésie affective (par le jeu des neurones miroirs, si mon cerveau perçoit moins les émotions de mes interlocuteurs à cause du port du masque, alors je ressens également moins d’émotions…)

Selon vous, quelles parties du cerveau sont davantage sensibles à la communication ? 

Nous sommes très influencés par des choses complètement automatiques sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle, et nous ne savons pas que nous le faisons. (…) Personne ne dirait : “Je vote pour ce type parce qu’il a le menton le plus large”, mais c’est en fait en partie ce qui se passe

David Kahneman

Le célèbre psychologue et économiste, également prix Nobel en 2002, donne un véritable coup de pied dans la fourmilière avec ses travaux. Il valide scientifiquement le fait que nos prises de décisions sont irrationnelles. En effet, le cerveau humain se compose de deux zones à la fois antagoniques et complémentaires.

D’un côté se trouve le « Système 1 ». Logé dans les zones limbiques et reptiliennes, cela représente notre cerveau « animal » et instinctif. Ce système repose sur les principes de rapidité, d’inconscient et d’automatisme. Il correspondrait à 95% de notre activité cérébrale journalière. C’est énorme ! Ce « pilote automatique » possède son propre langage, sensible aux associations et dénué de négation. Si je vous dis : ne pensez surtout pas à un éléphant rose ! A quoi avez-vous pensé ? C’est le linguiste George Lakoff qui s’est beaucoup intéressé à ces fonctionnements linguistiques.

De l’autre côté se trouve le « Système 2 ». Ce dernier, moins sollicité, représenterait 5% de nos prises de décision. Il demande davantage d’efforts et de concentration, reposant sur la lenteur de la raison et de la logique. C’est votre « pilote conscient », celui qui prend le temps de l’analyse. En somme, la partie la plus rationnelle de votre cerveau. 

Pour d’autres chercheurs, comme Antonio Damasio, ces deux systèmes forment un tout : raison et émotion sont exactement la même chose, mais pas au même moment ! Et c’est toujours votre « cerveau émotionnel » qui prend la mise, même si votre « cerveau rationnel » y met les contours de la logique. 

Finalement, la compréhension d’un message est-elle davantage consciente ou inconsciente ? 

Pour en revenir à la communication professionnelle, celle des marques et des entreprises, la langue que vous employez dans vos campagnes publicitaires, par exemple, est belle et bien fabriquée et rationnelle : elle part de votre Système 2. Cependant elle ne sera reçue, dans un premier temps, que par le Système 1 de vos cibles. Finalement, être communicant, c’est être un traducteur : pouvoir rendre digeste des informations logiques (système 2), et les transformer pour qu’elles soient appréciées et sélectionnées (système 1). 

C’est pour cette raison que parler le langage de l’inconscient compte : le manier, le manipuler, l’orienter représente pour beaucoup le Saint Graal, à juste titre. D’ailleurs, le neuroscientifique Stanislas Dehaene s’est penché sur ce sujet. Nous pourrions de manière non exhaustive résumer quelques-uns de ses propos en deux points :

  1. L’inconscient retient plusieurs millions d’informations par seconde, versus notre conscient qui n’en retient que quelques dizaines dans ce même laps de temps. 
  2. Les représentations symboliques, si elles mettent un certain temps à être déchiffrées par notre conscient, sont interprétées de manière immédiate par notre inconscient. 

En effet, cet inconscient se montre très sensible à certains types de signes, comme les symboles et les archétypes. Mais également, nous le verrons dans l’épisode #2, à certains mots : tous les mots ne sont pas équivalents. 

Et notre cerveau, comment perçoit-il le réel ? Si le réel existe…

Notre compréhension du monde fonctionne par le biais de différents filtres. Tout d’abord sensoriels : notre expérience du réel n’est pas la même que celle d’une mouche, car nos sens ne sont pas les mêmes. Nous, nous en avons 5. Mais prenons l’exemple de votre chien ou de votre chat, son odorat est beaucoup plus développé, et sa perception des couleurs moins contrastée. Nos perceptions du réel sont donc bien différentes. Ensuite il y a des filtres plus culturels : la langue vient sélectionner les données du réel qui lui semblent pertinentes. Enfin, il y a des filtres personnels, liés à nos expériences. Finalement, nous n’avons jamais véritablement et directement accès au monde qui nous entoure. Ce monde est façonné par nos sens, nos expériences et nos croyances. 

Et ce qui est intéressant à soulever dans le cadre de la communication, ce sont les conséquences linguistiques de ce rapport au monde. Le mot est un choix fait par rapport au réel, mais ne constitue pas une réalité en soi. Ce qui fait dire à Spinoza, à qui l’on attribue cette sentence, que “le mot chien n’aboie pas“. 

Qu’est-ce que le réel ? Quelle est la définition du réel ? Si tu veux parler de ce que tu peux toucher, de ce que tu peux goûter, voir et sentir alors le réel n’est seulement qu’un signal électrique interprété par ton cerveau. 

Matrix – Lana et Lilly Wachowski

Là nous soulevons un débat vieux de plusieurs millénaires, en philosophie du langage : le rapport entre le mot et la chose. Deux courants de pensée s’opposent sur cette problématique :

  1. Les nominalistes affirment que chaque objet possède une essence qui lui est propre. Autrement dit, les mots sont des étiquettes : changer  le mot, ce n’est pas changer la chose.  
  2. Les constructivistes, quant à eux, préfèrent penser qu’un objet n’existe et n’est construit qu’à travers le regard d’un observateur. Le mot n’est pas une étiquette, nous ne pouvons pas le modifier sans changer l’objet auquel il se réfère. 

Les sémiologues sont constructivistes. La chute d’un arbre qui ne serait ni observée, ni entendue, ne constitue pas une réalité. Il n’existe que des points de vue du réel, dont les mots en constituent des indices. 

Pour conclure, pouvez-vous nous dire quelle est la posture à adopter pour nous aider, en tant que communicant, à prendre du recul ?

Les mots sont de plus en plus liquides. Ils se déforment au gré des points de vue, modifiant sans cesse le réel. A la rencontre de leur propre histoire étymologique, du poids symbolique dont les charge la société, et du bagage psychologique de chaque locuteur : les mots ont une résonnance abyssale. 

La sémiologie dans tout cela nous éclaire. Cette discipline permet d’opérer des analyses concluantes grâce à sa posture peu commune. 

Le sémiologue est celui qui voit du sens, là où d’autres voient des choses. 

Umberto Éco, citant Roland Barthes

Ainsi la sémiologie repose sur quatre postulats essentiels :

  1. La réalité est une construction humaine. L’objet ne représente que le résultat d’un point de vue. Pour vous communicant, posez-vous la question : Quel parti pris suis-je en train d’assumer ? 
  2. Rien n’est jamais évident. Il faut parfois apprendre à tout déconstruire, pour qu’un corpus fasse sens. Avoir l’ingénuité de l’enfant, le regard de l’émerveillement… Et si j’étais un extra-terrestre, comment je percevrais ce support de communication ? Voici une bonne question à se poser. 
  3. Le contenant est plus intéressant que le contenu. On s’intéresse davantage au comment qu’au pourquoi. Pour vous communicants, cela veut dire se poser la question des invariants : où sont-ils dans votre communication ? A l’inverse, où pouvez-vous innover ? 
  4. L’objet est un système de relations. D’un point de vue purement analytique et froid, le sémiologue établit des « règles de grammaires ». Pour vous communicant, la question à vous poser est celle de la pertinence : comment les signes, combinés ensemble, forment-ils une cohérence ? 

La langue est un système de signes exprimant des idées et, par-là, comparable à l’écriture, l’alphabet des sourds-muets, aux rites symboliques, aux formes de politesse, aux signes militaires, etc. Elle est seulement le plus important de ces systèmes. On peut donc concevoir une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ; (…) nous la nommerons sémiologie (…). Elle nous apprendrait en quoi consistent les signes, quelles lois les régissent. 

Ferdinand de Saussure, père de la sémiologie

Vous en voulez encore ? Découvrez la suite de cet atelier pour des conseils pratico-pratiques sur la sémiologie dans votre stratégie de communication !

BONUS – Êtes-vous un bon sémiologue ? 

Voici un mini quizz : testez vos connaissances sur la sémiologie en 5 minutes ! Un bon moyen d’évaluer vos bases en la matière. Attention, les résultats pourraient vous étonner… Serez-vous assez téméraire pour vous lancer ?

Elodie Mielczareck,

Sémiologue passionnée, spécialiste du body language et consultante stratégique pour les entreprises.

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