Souveraineté numérique : un enjeu pour les communicants

Atelier du Club We Are COM sur la souveraineté numérique avec Jean-Philippe Balança

Quand on tape “souveraineté numérique” sur Google, on en ressort souvent plus perdu qu’avant 😵‍💫 Politique, géopolitique, économie, réglementation européenne : tout s’imbrique. Pour y voir clair, le Club We Are COM a reçu Jean-Philippe Balança, Chief International Operations Officer chez Smile et expert en autonomie digitale et open source.

Vingt-cinq ans dans l’IT et le digital, une expérience aux quatre coins de l’Europe et du monde, et une conviction assumée : celle d’une Europe forte de ses valeurs et de son indépendance. Jean-Philippe accompagne aussi bien l’État français que de grandes organisations privées dans la compréhension de leur dépendance numérique. Le temps d’un atelier, il a accepté de tout poser à plat, du vocabulaire de base aux enjeux d’image qui nous concernent directement, nous, communicants. Entretien 🎤

On parle de souveraineté, d’autonomie digitale, parfois dans le même souffle. Quelle différence faites-vous ?

La distinction est essentielle. La souveraineté relève des États, sur le modèle de la souveraineté énergétique : en France, l’État maîtrise toute la chaîne avec EDF, RTE, les centrales nucléaires, jusqu’aux prix. L’autonomie digitale, elle, concerne les organisations, entreprises ou institutions, qui veulent reprendre la main sur leurs outils sans viser une indépendance totale. Pour comprendre où loge la dépendance, il faut voir un système d’information comme un empilement de couches : l’application visible en haut, le middleware invisible au milieu, et les infrastructures physiques en bas, serveurs et data centers. Devenir autonome, c’est l’être sur chacune de ces couches. Mais pas besoin de viser le 100 % partout : une visio anodine n’exige pas le même soin que des données de santé. Il y a plusieurs couleurs dans l’arc-en-ciel !

Pourquoi le sujet devient-il soudain aussi pressant pour les organisations ?

À cause d’exemples qui marquent les esprits. En 2025, deux procureurs de la Cour pénale internationale ont vu leurs services coupés du jour au lendemain par l’administration américaine : plus de Microsoft, plus de Visa, plus de Mastercard. Retour à l’âge de pierre.

Le mécanisme, ce sont les lois extraterritoriales américaines : si vos données sont hébergées chez un acteur américain comme Azure, l’administration peut en exiger l’accès, et l’éditeur doit obtempérer. Le directeur juridique de Microsoft France l’a d’ailleurs reconnu en commission parlementaire. Pour objectiver tout cela, on dispose désormais de l’indice de résilience numérique, soutenu par la Caisse des dépôts, la Direction du numérique et Docaposte. Un référentiel qui mesure, couche par couche, votre niveau de dépendance et votre résistance au choc.

Indice de résilience numérique souveraineté numérique

« Une fois qu’on a mesuré sa dépendance, c’est beaucoup plus facile de savoir ce qu’on peut faire et ce qu’on va faire. »

À quel point sommes-nous dépendants, concrètement ?

Le chiffre est brutal : 85 % de notre cloud et de nos logiciels reposent sur des solutions extra-européennes. Pas 30 %, 85 %. Côté dépenses, les organisations européennes envoient chaque année 264 milliards d’euros vers des outils extra-européens, principalement les GAFAM, un chiffre tiré du rapport Draghi et du Cigref, qui grimpe de 5 à 10 % par an. J’aime bien comparer ça au McDo : ça fait vingt ans qu’on y va parce que c’est facile, que ça sent bon et que les enfants adorent. Aller au marché et cuisiner soi-même, c’est plus exigeant, mais c’est quand même mieux. Et l’enjeu est massif : réduire de 10 % notre dépendance chaque année, ce serait 26 milliards réinjectés dans l’économie européenne et près de 250 000 emplois.

« Ça fait vingt ans qu’on finance l’innovation des géants américains. C’est normal que nos alternatives soient un peu en retard. Mais souvent, on n’a plus vraiment le choix. »

Existe-t-il des exemples qui prouvent que la bascule est possible ?

Beaucoup, et de taille. L’État français a entamé sa cure depuis longtemps avec sa propre Suite numérique. La gendarmerie nationale, ses 86 000 militaires, fonctionne à 100 % sur des solutions open source depuis huit ans, à bas bruit. En Allemagne, le land du Schleswig-Holstein a désintoxiqué 55 000 fonctionnaires de Microsoft et d’AWS en cinq ans. Pour remplacer Amazon Web Services, on a OVH ou Outscale.

Et l’open source est notre meilleur atout : aujourd’hui, près de 85 % des serveurs dans le monde tournent sous Linux. Signe que ça bouge, chez Smile nous recevons désormais quatre à cinq sollicitations par semaine de grandes organisations. C’était inimaginable hier.

« L’open source, c’est l’un des atouts fondamentaux qu’on a pour remplacer les systèmes extra-européens. On est très forts, en France comme en Allemagne. »

Pourquoi ce réveil collectif maintenant ?

Trois bascules. Le America First amorcé sous Obama il y a quinze ans, avec le recentrage américain sur le Pacifique. La guerre en Ukraine, qui rappelle qu’il y a des prédateurs à nos frontières. Et la montée des prédateurs digitaux, ces modèles décortiqués dans le livre L’heure des prédateurs de Giulliano Da Empoli, ancien conseiller de Mario Draghi. Côté institutionnel, la Commission européenne vient de publier son paquet de souveraineté technologique, avec une doctrine limpide : open source first et buy European if you can. Un changement sémantique loin d’être anodin.

En quoi ce sujet est-il celui des communicants ?

Parce que mal géré, le choix numérique devient une bombe réputationnelle. À Genève, en juin 2025, le canton annonce étendre ses services Microsoft : bronca de la presse, audit fédéral imposé, décision suspendue, image désastreuse. Même chose à Polytechnique au printemps 2025, où le projet d’hébergement chez Microsoft a coûté leur poste à deux directeurs généraux. Mon point n’est pas qu’il faut tout basculer demain, mais qu’il ne faut surtout pas faire l’impasse sur le sujet. Et il y a un revers lumineux : valoriser des choix numériquement responsables, donc citoyens, qui respectent les données et financent l’innovation européenne, devient un vrai argument de marque. Savoir où sont ses données devient même un argument commercial, en banque comme en assurance.

💡 Le conseil We Are COM : si vous valorisez vos choix numériques, soyez auditables. Appuyez-vous sur un référentiel comme l’IREN et apportez des preuves concrètes. Jean-Philippe parle de “preuves d’amour” : montrer qu’on a vraiment basculé vaut mille déclarations d’intention. Et restez vigilants au washing : après le greenwashing, l’open washing et le sovereignty washing fleurissent. Quand AWS ou Azure annoncent un “cloud souverain”, soulevez le capot, on y retrouve des briques propriétaires.

L’IA rebat-elle les cartes, pour le meilleur ou pour le pire ?

Pour le meilleur, si on agit maintenant. La dépendance s’y rejoue sur encore plus de couches : l’énergie, les chipsets dont aucun n’est fabriqué en Europe, les data centers, les modèles, les applications. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’avec l’IA, nous ne sommes pas encore dépendants. C’est donc le bon moment pour choisir européen, en s’appuyant sur des data centers européens et sur des modèles ouverts, dont l’algorithme et les poids sont connus, comme ceux de Mistral. EDF, Veolia ou le ministère de la Défense le font déjà. Et l’enjeu dépasse la technique : les IA portent des biais culturels et de valeurs hérités de leurs données d’entraînement. Faire tourner nos usages sur des modèles non européens, c’est importer une grille de lecture qui n’est pas la nôtre. C’est presque un risque systémique.

« Nos modèles d’IA devraient être nourris de données européennes, fidèles à notre culture, à notre rapport à la démocratie et aux libertés. »

Quel message laissez-vous aux communicants ?

Que choisir, c’est renoncer, et que choisir ses outils numériques aujourd’hui est un acte de responsabilité. Moi-même, sur mon nouveau PC, j’ai troqué Word et Excel pour OnlyOffice. Un peu moins fun, mais ça marche très bien. On s’est fait tondre, on a suivi le chef du troupeau comme des moutons de Panurge. Il faut relever la tête, pour nous, pour nos enfants, pour nos organisations. Ni naïveté, ni dogme : juste du pragmatisme et une vue à cinq ou dix ans.

Et vous ? Avez-vous déjà interrogé vos propres choix numériques, et seriez-vous prêts à en faire un message de communication assumé ?

 

🎥 Replay de l’atelier “Souveraineté numérique”et support de présentation

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